Islam | Les Citoyens

L’amour en héritage

Mon texte de ce mois sera simple et direct. Point de figures de style. Point d’intellect. Le sujet ne m’amuse plus. Il est foncièrement cruel et injuste. Les enjeux clairs. Les possibles jouables, pourtant.

 

Plusieurs voix du monde musulman et plus particulièrement marocain, se sont élevées dernièrement pour oser questionner la loi sur l’héritage. Une loi coranique, devenue depuis longtemps civile, charia oblige. En 2018, une sœur hérite encore la moitié de la part de son frère. Pourtant, vous avez exigé de nous de faire de hautes études, de travailler au bureau et à la maison, de nous impliquer financièrement si ce n’est de prendre totalement en charge notre famille. Nous avons souvent entendu : « sois un homme, ma fille ». Quelle injonction paradoxale ! Que nous soyons mariées ou divorcées : idem. Double charge mentale pour une demi-part d’héritage. Même si pour les impôts, nous payons plein pot. On nous balade de contradictions en contradictions. Car nous n’avons pas assez de nous battre contre les hommes, nous devons aussi nous défendre face à d’autres femmes. Ces schémas délétères se répètent de génération en génération et souvent, les femmes sont les premières responsables de cet état de fait. Elle éduquent leurs filles à leur image et ne leur donnent pas les armes pour affirmer leur individualité face au poids de la communauté.

 

Ce texte est celui de la rupture. Rupture d’une loi. Du silence. D’un état de fait préfabriqué, basé sur les apparences et le confort matériel du masculin, incitant à toutes les lâchetés machistes. Rupture d’un schéma d’éducation qui impose à la femme de subir son sort sans broncher. Sans parler des mères réactionnaires qui transforment leurs fils en petits machos tyranniques ! Cette tragi-comédie plante le décor d’une société surréaliste et pathologique qui renie la moitié de ses membres. La moitié procréatrice, qui plus est ! Un comble.

 

Jusqu’à quand ?

 

Si dans de rares familles « ouvertes », les pères ont écrit de leur vivant des biens au nom de leurs filles, dans la majorité des cas, les filles vivent une double peine. Sous le joug du père, puis du frère, puis du mari, puis celui de la bénédiction parentale (« Rdatt El Walidinn ») pour envoyer près de la totalité de leur salaire à leur père. Elles triment en ville. Envoient leur salaire à la campagne. Des hamsters qui tournent à vide. Un petit rat des villes qui envoie un mandat mensuel, avec lequel son père pourra nourrir le reste de la famille, et parfois acheter un lopin de terre, dont le frère héritera le double ! Un comble.

 

Jusqu’à quand ?

 

Loi divine, me direz-vous ? Sacrée et intouchable ? Je le conçois. Mais alors, comment avons-nous fait pour contourner les autres préceptes aujourd’hui inadéquats dans notre société ? Comment se fait-il, alors qu’il est écrit noir sur blanc, de couper la main aux voleurs, qu’on se contente au Maroc de les mettre en prison ? Qui a encore intérêt aujourd’hui à cautionner cet état de fait ? Qui a intérêt à ce que ces héroïnes modernes maintiennent le museau à terre ? Je sais, je viens ici questionner et pourfendre aux forceps nos certitudes étriquées et fossilisées depuis des siècles.

 

Les barrières qui maintiennent encore en 2018 la femme arabo- musulmane dans un moule, fusse-t-il doré, ça en est assez ! Ce texte, j’avais besoin de le dérouler comme un cri, en allant jusqu’au bout. Un jusqu’au-boutisme qui bouscule un tabou de taille: questionner le véritable pouvoir de la femme Marocaine.

 

Messieurs les législateurs, moi qui ose braver un ordre social tacite, j’ose vous dire que mon index, Dieu me l’a autant donné pour témoigner de son unicité que pour pointer du doigt une aberration.

 

Nos petites prises de pouvoir et notre supposé statut de femme moderne restent un leurre. Il faut bien comprendre que la modernité, ce n’est pas se coller dans un pantalon moulant et arborer une montre hors de prix… Mais plutôt de faire ses propres choix de vie, ne pas répéter des modèles qui nous pèsent et arrêter de composer pour la galerie en permanence. Malgré certains acquis sociaux, la femme Marocaine n’aura pas encore vraiment fait son printemps arabe. De toute façon, tant qu’on ne sera pas arrivés à une égalité face à l’héritage, le décalage persistera : l’homme continuera à s’accrocher à ses privilèges de mâle et nous, à batailler pour joindre les deux bouts en prenant nos enfants à charge.

 

Papa ? Qu’as-tu de mieux à me laisser que ton amour en héritage ?

Conférence Mahmoud Hussein

Faire émerger le débat, offrir une plate-forme d’expression aux divergences d’opinion dans un cadre respectueux et courtois, faire preuve de courage en abordant les sujets les plus tabous, tels sont les objectifs du mouvement des Citoyens qui célèbre son baptême de feu le mercredi 7 septembre en la présence de deux éminents sociologues et islamologues : Adel Rifaat et Bahgat Al Nadi, plus connus sous le nom de plume de Mahmoud Hussein.

 

Sur l’invitation des Citoyens, ils ont exposé l’essence de leur pensée en matière de textes sacrés : sortir du littéralisme fondamentaliste, replacer les textes coraniques dans le contexte de leur révélation, promouvoir l’idée de la pratique de la religion comme un acte de liberté.

 

 

Pour cela, ils n’hésitent pas à s’attaquer aux questions épineuses comme la parole de Dieu versus la sacralité des textes, mais aussi la raison de l’échec des expériences progressistes dans le monde arabe.

 

 

Adel Rifaat et Bahgat Al Nadi, sont « deux grands intellectuels égyptiens, aussi respectueux de la foi que de la liberté de pensée, passés maîtres, d’essai en essai (Al-Sîra, Ce que le Coran ne dit pas…), dans l’art de la vulgarisation intelligente” (L’Express).

 

 

Nés en Egypte respectivement en 1936 et 1938, ils se rencontrent en 1955. Militants révolutionnaires sous Nasser, ils sont incarcérés et détenus dans divers camps de concentration. Ils arrivent en France en 1966 en tant que réfugiés politiques, et sont naturalisés français en 1983. Ils étudient à la Sorbonne et à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, obtiennent un doctorat d’Etat, puis deviennent membres du secrétariat de l’UNESCO, de 1978 à 1998, d’abord en tant que conseillers du Directeur Général, puis en tant que co-directeurs du mensuel culturel international de l’Organisation, le Courrier de l’Unesco, publié en 30 langues et diffusé dans 120 pays.